Pourquoi le renoncement présidentiel de François Hollande est historique

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Pour la première fois en France, un président en exercice ne se représente pas à l’issue de son premier mandat. Les règles de la monarchie républicaine hexagonale sont bouleversées. Les explications du «Temps»
«Le pouvoir, les lieux du pouvoir, les contraintes du pouvoir n’ont jamais entamé ma lucidité. J’ai décidé de ne pas me représenter pour le renouvellement de mon mandat». En une phrase, prononcée à l’issue d’un discours surprise d’une dizaine de minutes sur la défense de son bilan présidentiel, François Hollande a bouleversé jeudi soir la donne politique et institutionnelle française. La course pour l’Elysée se déroulera donc sans lui en 2017. La crise dans laquelle se trouvait l’Hexagone, au fil des sondages toujours plus terribles pour le chef de l’Etat, trouve un premier dénouement. Que peut-on attendre maintenant? Nos explications.




Ce renoncement présidentiel signe-t-il l’échec du président socialiste élu en mai 2012?
Trois fois oui. Il va de soi que dans un autre contexte, avec des sondages de popularité moins désastreux, François Hollande aurait choisi de se représenter. Ce qu’il a d’ailleurs très longtemps envisagé coûte que coûte. Avant de reculer in extremis une fois «verrouillée» l’organisation de la future primaire de la gauche des 22 et 29 janvier, à l’issue de laquelle le locataire de l’Elysée risquait purement et simplement une humiliation personnelle, présidentielle et institutionnelle.

Echec d’un homme qui, il y a cinq ans, avait créé la surprise en battant Nicolas Sarkozy sur la thématique du «président normal». Echec d’un chef de l’Etat sortant qui se retrouve acculé par la multiplication des candidatures dans son propre camp, à commencer par la volonté présidentielle de son premier ministre Manuel Valls et par celle de ses anciens ministres de l’Economie Arnaud Montebourg et Emmanuel Macron.
Echec d’un quinquennat enfin, car le bilan défendu au fil de son intervention d’hier est loin d’être partagé, et loin d’être aussi positif qu’il l’a dit. La courbe du chômage n’est pas inversée, même si la décrue s’est amorcée. La croissance économique plafonne à 1,4%, pas suffisante pour créer des emplois. Le matraquage fiscal du début de mandat a accru l’exil à l’étranger de nombreux Français. Les entrepreneurs, malgré les premières mesures pour accroître la flexibilité du marché du travail, crient toujours à l’asphyxie. Il est possible que dans les prochaines semaines, ce bilan prenne un tour plus positif. Mais pour l’heure, il ne permettait pas au locataire de l’Elysée de forcer le destin.

La France politique se retrouve-t-elle changée?
Là aussi, la réponse est oui. Le changement est d’abord institutionnel. Le renoncement inédit d’un président en exercice à l’issue de son premier mandat – communiqué semble-t-il à Manuel Valls lundi lors du déjeuner entre les deux hommes – est une révolution de la Ve République, conçue depuis 1958 pour être une rencontre entre l’homme et la nation. La monarchie républicaine à la française, dans laquelle tout part du locataire de l’Elysée, est aussi mise à bas.




En parallèle, une nouvelle logique institutionnelle triomphe: celle des primaires pour désigner les candidats des familles politiques à l’élection présidentielle au suffrage universel. En 2011, le succès de la primaire du PS avait porté François Hollande au pouvoir. Le 27 septembre, la mobilisation massive de la primaire de la droite a mis en orbite l’inattendu François Fillon. Ce samedi soir, la primaire de la «belle alliance populaire» sera officiellement lancée et la liste des candidats sera arrêtée d’ici au 15 décembre. Un vent de lucidité et de démocratie accrue souffle sur la France.

Le pays sera-il gouverné jusqu’en mai 2017?
Le premier tour de la présidentielle aura lieu le 23 avril 2017. Le second tour se tiendra le 7 mai. La passation de pouvoirs entre le président et son successeur prendra place vers le 15 mai. François Hollande a donc encore cinq mois de mandat devant lui, qu’il a promis d’exercer jusqu’au bout dans son discours. La situation pourrait également très vite changer au plus haut niveau de l’Etat avec la possible démission du premier ministre Manuel Valls, pour se lancer dans la difficile campagne de la primaire (il n’avait réuni sur son nom que 6% des voix lors de la primaire PS de 2011). On parle du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, ou du ministre de la Défense Jean-Yves le Drian, pour le remplacer.

Faut-il s’en inquiéter? Oui, un peu. Surtout si la France devait de nouveau se trouver confrontée à de nouveaux attentats ou à une crise internationale majeure. Les institutions sont bien sûr solides. Elles protègent les prérogatives de François Hollande. Mais sa logique n’est pas gaullienne. Le chef de l’Etat français, lucide, reconnaît sa défaite. Mais il n’en tire pas les conclusions et reste à la tête du pays au risque de voir tous les candidats, ceux issus de sa majorité et ceux de l’opposition, piétiner son bilan et son autorité. Premier acte dès aujourd’hui, avec le déplacement présidentiel maintenu à Abu Dhabi ce vendredi et samedi.

La carrière politique de François Hollande est-elle terminée?
Dans le livre «Un président ne devrait pas dire ça…» (Ed. Stock) largement responsable de sa chute finale dans les sondages, le président français confirmait que s’il ne se représente pas, ou s’il est battu à l’issue de son premier mandat, sa vie politique sera terminée. Il déclinait aussi, dans le livre, l’idée d’une fonction européenne ou internationale. Et s’il disait envisager des conférences, il promettait de «ne pas courir après le pognon». Une remarque directement adressée à son prédécesseur Nicolas Sarkozy, connu pour avoir couru le cachet comme conférencier après sa défaite de 2012.
Il est très probable en revanche que François Hollande, longtemps premier secrétaire du Parti socialiste et tacticien hors pair, va tout faire, en coulisses et sur la scène publique, pour maintenant défendre son bilan. Il ne cesse de dire – il l’a de nouveau fait hier – qu’il a été courageux. Il veut montrer qu’il a fait de son mieux. Il va se battre contre tous ceux qui, dans son camp, veulent lui faire porter le chapeau d’une probable future défaite présidentielle de la gauche. François Hollande tourne la page, mais il va continuer le combat avant, sans doute, d’intégrer des panels ou des forums d’anciens chefs de l’Etat ou de gouvernement, genre «sages» des Nations unies.

Quelle gauche française va émerger des décombres de ce quinquennat?
C’est tout l’enjeu de ces prochains mois. Manuel Valls, comme Emmanuel Macron (ce dernier refusant pour l’heure de se présenter dans le cadre de la primaire de la gauche) défendent l’idée d’une gauche de gouvernement, réconciliée avec le marché, les entreprises et les contraintes de la mondialisation. Cette gauche est l’héritière de la social-démocratie incarnée en France jadis par Michel Rocard. Elle a compris que l’Etat n’est plus l’alpha et l’omega. Elle est aux commandes depuis deux ans en France, après un début de quinquennat à gauche toute. Mais elle est mal en point partout en Europe, car les classes populaires et les classes moyennes craignent d’être abandonnées sur l’autel de la compétitivité et de la productivité. On sait ce qu’il advint du courageux chancelier Gerhard Schröder en Allemagne, battu de justesse en 2005 par l’actuelle chancelière Angela Merkel…

A l’inverse, une autre gauche française entend batailler pour revenir et l’emporter. C’est une gauche traditionnelle, contestataire, arc-boutée sur les acquis sociaux, convaincue que le protectionnisme est la solution et que les relocalisations d’entreprises doivent être épaulées par la puissance publique, s’il le faut grâce à des nationalisations. Cette gauche est celle de l’ancien ministre Arnaud Montebourg. Elle est surtout celle du candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon, lui aussi résolu à ignorer la case primaire. Le duel entre ces deux gauches est lancé. Il favorise bien sûr, par ricochet, la candidature à l’Elysée de l’ancien premier ministre conservateur François Fillon. Et il fait le lit, aussi, de la posture sociale du Front national de Marine Le Pen.

Pour l’heure, et sauf extraordinaire retournement, l’on voit mal le futur candidat de la gauche issu de la primaire en position de se qualifier pour le second tour de la présidentielle. Le quinquennat de François Hollande, entamé contre les «riches» puis terminé sur l’éloge des «entreprises», a trop brouillé les cartes. Y compris sur la question identitaire et sur la proposition de déchéance de nationalité pour les auteurs et complices d’actes terroristes, seul «regret» concédé dans son discours par le président sortant.
On se souvient qu’en 1995, le président social-démocrate de la Commission européenne Jacques Delors avait renoncé à se présenter à l’Elysée car il redoutait de ne pas avoir de majorité. Rien n’a changé. La gauche française est un champ de bataille. Au-delà de sa vision globale de la société, l’économie et sa vision de la France dans la compétition internationale sont des fractures difficiles à cicatriser.

La campagne pour la présidentielle 2017 prend-elle un jour nouveau?
Un seul président de la République française n’avait pas pu se représenter à l’issue de son premier mandat: Georges Pompidou, décédé en 1974 avant la fin de son septennat. Or le renoncement de François Hollande est une forme de décès politique dans l’exercice de la fonction suprême, dont l’opposition de droite va profiter. A ce jour, les deux principaux candidats de droite à l’Elysée pour 2017 ont le vent en poupe pour des raisons radicalement différentes.

François Fillon, le candidat du parti «Les Républicains» issu de la primaire de la droite, est porté par la dynamique de sa victoire, par l’unité de son camp et par sa posture de rupture assumée et radicale, en particulier sur le plan économique.

Marine Le Pen, présidente du Front national profite, elle, de l’ascension ininterrompue de son parti, désormais première formation politique française. Le FN entend profiter du vent populiste à l’œuvre partout en Europe et aux Etats Unis.

François Hollande a, dans son discours, appelé au rassemblement de «tous les progressistes», possible clin d’œil à son ancien ministre de l’économie Emmanuel Macron qui lorgne ouvertement vers le centre. N’empêche: le rapport de force, aujourd’hui, paraît très favorable à la droite, qui va prendre ce renoncement présidentiel comme l’aveu du «gâchis» de la gauche.

Pourquoi les médias français n’ont pas vu venir cette décision?
On se souvient de l’avis des sondages et des médias sur la candidature à droite de François Fillon: personne n’avait vu venir «le troisième homme» de la primaire de la droite. Idem pour le Chef de l’Etat. Le refrain de nos confrères français était presque unanime. «Impossible», selon eux, que François Hollande renonce. Impossible parce que la politique est une drogue dure, et que dès le premier jour de son mandat, le monarque républicain français songe déjà à se représenter.

Cette lecture négligeait deux aspects: la raison et la fatigue. La raison imposait au chef de l’Etat de ne pas se représenter, car il risquait, comme il l’a avoué dans son discours, de faire exploser son propre camp politique. Et la fatigue? On peut la mettre de côté, mais depuis des semaines, François Hollande s’est usé à maintenir le suspense sur sa candidature. Il avait compris que son premier ministre Manuel Valls ne le soutenait plus. Il avait compris que son livre de confessions avait ouvert une fracture irrémédiable avec plusieurs de ses plus solides soutiens et amis.

L’homme François Hollande a aussi parlé hier. Humain. Fébrile. Visiblement sonné par les circonstances. C’est en réalité assez réconfortant pour la démocratie. Et cela démontre que, même en France, la tour d’ivoire de l’Elysée – à l’heure des médias sociaux – n’est plus aussi étanche qu’autrefois.

Source :https://www.letemps.ch/monde/2016/12/02/renoncement-presidentiel-francois-hollande-historique

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