Hommage à Nicaise Bessala assassinée à Sangmelima le 3 avril 2016

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A Nicaise.

Ce n’est qu’une enfant, non ce n’était qu’une enfant, celle dont le visage boutonneux aux cheveux crépus dont la photo circule depuis le 4 avril 2016 dans les réseaux sociaux. Elle, oui Nicaise Bessala, violemment et lâchement arrachée à l’affection des siens à Sangmelima le 3 avril. Ses restes ont été portés en terre ce jour 6 avril non pas dans l’indifférence totale car oui qu’on le veuille ou pas, notre société se transforme peu à peu en validant, sous différentes formes, des « valeurs » de prédation. L’économie est le secteur qui le démontre chaque jour mais il est des lieux où cette tendance prédatrice se fait insidieuse, voire perverse. Le viol de l’enfant, loin de constituer une atteinte marginale, est un mal qui nous ronge au plus profond et qui révèle, bien plus que le caractère inhumain de l’économie de marché, une abolition progressive et dangereuse du sentiment de cohésion dont toute culture a besoin pour durer… Oui Sangmelima bourgade paisible fier d’avoir donnée au Cameroun son deuxième président, fier d’avoir été modernisée par Nkoungou Edima Ferdinand. Oui Sangmelima qui a honte de son visage ce matin comme dit le Livre des Lamentations, cette ville « Eh quoi ! Elle est assise solitaire, cette ville si peuplée ! Elle est semblable à une veuve ! Grande entre les nations, souveraine parmi les états. Elle est réduite à la servitude ». Avec la mort de cette innocente arrachée à sa mère qui ne lui fera pas les tresses que toute femme ici adore faire à sa fille afin de lui passer le flambeau de la coquetterie ! Est-ce pour cela qu’un seul jour après son décès Nicaise Bessala est portée si vite en terre comme pour enfouir dans l’inconscient collectif ce crime que personne ne voudrait voir. Oui Sangmelima « qui pleure durant la nuit, et ses joues sont couvertes de larmes ; de tous ceux qui l’aimaient nul ne la console ; tous ses amis lui sont devenus infidèles, ils sont devenus ses ennemis… » C’est ce que vit la ville princière quand elle enterre une de ses enfants qui n’était point une femme, qui n’était point une fille, juste une enfant.

Nous avons fait le lit au crime

Qu’arrive-t-il à nos cultures au point où elles s’accommodent des crimes même les plus odieux ? Parce que hier, en rang serré nous sommes restés indifférents à la douleur de l’enfantement révélatrice de l’humanité dans la nuit noir de l’hôpital gynéco-obstétrique et pédiatrique de Ngousso quand des mains solides arrachaient à l’innocente Vanessa Tchatchou son bébé. Nous avons fait le lit au crime, ceux de Mimboman, ceux de la Menoua, celui d’Eva, ceux de Koumateke et de ses deux enfants, la liste est longue et les distances de plus en plus rapprochées de nos consciences isolées. Nous avons construit un boulevard dans l’âme humaine où rien ne s’accommode plus de la paix en toute circonstance comme en circonstance particulière. Cette construction est à la fois psychologique, sociale et politique. Nous avons soustrait au regard de la conscience humaine cette lumière qui humanise au point d’abandonner là, dans les détritus, les ordures ménagères le corps dépouillé de toute humanité la petite Nicaise Bessala, pubis imberbe, jambes en l’air. Mais avouons-le, cette société camerounaise à la dérive est bien le fruit de notre construction quotidienne, société où toute vertu est un vice qu’il faut détruire au plus vite. Pourtant c’est dans cette cité que moi et ceux de ma génération fûmes introduits dans les humanités avec Cathérine Abéna, Zacharie Batsogo, Ambassa Bomba Valentin, Adzongo Nana Timoléon pour ne citer que ceux-là. L’époque n’est pas si lointaine mais aujourd’hui à la place de ce temple, nous avons érigé une société incapable de faire face aux violences qu’elle inflige aux enfants. Elle se contente de couvrir au risque de laisser pourrir ici à Ebol-Emgbwang (l’épervier pourri nom du lieu où est construit le Lycée Classique et moderne de Sangmelima) comme à Nkol-nguet(le mont de la rancœur). Chaque affaire que nous avons citées ici n’est portée que par une vague de passion dont d’émotion avant de sombrer dans l’inconscient collectif et d’être envoyée au fond de la Sanaga meule au coup comme la dépouille de Dikoum Minyem zigouillée autrefois par son épouse dans cette République sans conscience. Oui Nicaise, un soupçon de beauté comme toute fleur qui éclot, insouciante comme tous ces gamins qui courent sous la pluie ou que moi comme vous je rencontre à la piscine tous les samedis ou sur le chemin de l’école pieds nus, courant tous vers le même objectif : la vie.

Vincent-Sosthène FoudaVincent-Sosthène Fouda

Le silence complice des médias caporalisés

Le silence des médias, nous le voyons tous. Ceux qui ne chantent que les louanges des laudateurs. Ceux qui sont payés pour nous dire et surtout nous faire croire comme cet instituteur tambourinant le crâne en oubliant qu’il ne peut rien en tirer, oui nous faire croire que seul eux ont droit de vie et de bonheur. Eh oui, rien n’est plus faux ni plus inquiétant que ce qu’on nous inocule. La preuve ? Ces nombreuses victimes anonymes qui s’endorment en se demandant ce qui se passe dans ce pays pour être ainsi abandonnées du destin, de Dieu, des autres, de la société. J’aime à le dire, je l’ai rappelé au journaliste Valentin Siméon Zinga qui dans un entretien me demandait si j’étais un prophète de malheur ! Ces morts, cette chaîne de malheurs, Nicaise Bessala répondent pour moi. L’aveuglement de nos cultures n’est pas fortuit, la violence faite à l’enfant révèle une béance terrible dans le formidable édifice de notre « civilisation ». Il y aurait fort à méditer pour nos modernes penseurs en médiocratie sur une civilisation dite de la solidarité et du respect de la vie mais qui laisserait ses enfants en sacrifice à quelques monstres.
Il existe une masse incompressible de délinquance et de monstruosité, tel serait le prix à payer sur la route du progrès… sur la route de l’émergence ? L’expert nous assomme d’une savante énumération statistique qui clôt toute velléité protestataire.Si vous ne parvenez pas à dormir, revoyant sans cesse d’anciennes scènes horribles, rassurez-vous, vous êtes le tribut du progrès, un rouage nécessaire pour le confort de vos congénères. Messieurs les experts ouvrez les yeux et enivrez-vous de la nudité de Nicaise Bessala car, oui la pédocriminalité, toutes formes confondues, n’est pas exceptionnelle, elle touche toutes les couches sociales et, en certains cas, elle est une institution ici au Cameroun de 2016, belle herbe rampante depuis les villes jusqu’aux confins des villages ! C’est la grande épopée de mgbwaafub chantée et dansée par toutes et tous.
Cet aveuglement de notre société conduit à un désintérêt pour ces crimes. On en sait beaucoup sur les riches, les partouzes dans les quartiers chics du pays mais si peu sur les pervers anonymes, ceux des beaux quartiers, comme ceux des villages, ceux qui, dans les institutions scolaires ou sociales guettent, à l’affût d’une victime solitaire et mal assurée… comme celui qui est tombé sur Nicaise Bessala. Il est là, celui que nos yeux refusent de démasquer. Alors la question est de savoir messieurs et mesdames les ministres, pourquoi ne portez-vous pas avec ces familles cette douleur pour provoquer l’émotion collective dont nous avons besoin pour mettre fin à ces crimes ? Oui puisque les leaders de l’opposition ne sont pas les bienvenus. Puisque toute action d’un parti politique comme le MCPSD est une récupération politique ! Alors pourquoi n’êtes-vous pas là, pourquoi Nicaise est abandonnée à elle-même ? Il n’est pas bon, dans la dictature de la pensée et de la vue uniques, de prêcher une autre parole que celle des experts, de voir autre chose que ce qu’on veut vous faire voir. La guérison, pour l’adulte dont l’enfance a été volée, passe par des chemins sinueux, certes, mais ils sont possibles. Alors pourquoi un tel abandon ?

Un monde où tout paraît irréel

Nicaise, tu as vécu dans un monde où tout paraît irréel, avec des hommes dénués de sentiments, d’émotions. Des zombies à qui il manque ce lien essentiel à leur histoire et à leur patrimoine psychique qui crée l’unité d’une personne. C’est cette absence d’unité qui est à l’origine de cette série de crimes qu’ils nous imposent et qui t’emporte aujourd’hui à l’âge de l’innocence. Tu es née dans un village où le réflexe communautaire est si puissant, où les hommes et les femmes entretiennent « les saveurs du pays », la Nation n’a pas su t’accueillir, elle ne t’a offert qu’indifférence et humiliation au bout du compte comme à Engelberg Mveng, comme à Toussaint Ngongo Ottou, comme à Marthe Moumié, comme à Monique Koumateke. Mieux que quiconque, je sais que le pédocriminel est aussi vigilant que le gardien d’un trésor, il ne laisse rien filer hors de son contrôle. A vous ceux d’en face qui n’avez même pas essayé de calmer la douleur d’en face, je voudrais dire que l’hommage que je rends à Nicaise Bessala aujourd’hui n’appelle que le chant qui s’éleve maintenant pour citez Malraux, ce chant des vas nu-pieds, qui vous invite au travail et à l’humanisme mort en vous comme ce sarment qu’on coupe et jette au feu. A vous jeunes de mon pays, sachez à présent mêler vos cris à ceux de celles et ceux qui crient à côté de vous. C’est de ces cris mêlés, de cette marche funèbre que doit naître le Cameroun, le vôtre. Oui, jeunesse de mon pays, puise-tu penser à tous ces morts, comme tu aurais approché tes mains pour fermer leur yeux de l’extérieur afin qu’il voit le monde dedans et qu’ils n’aient pas peur d’avancer. Parce que ces visages même séparés de leurs corps sont le visage du Cameroun, ton pays. Nicaise, à côté de Monseigneur Yves Plumey le missionnaire et éducateur infatigable, repose-toi, Nicaise, à côté d’Ossendé Afana l’économiste mort pour l’honneur de la patrie. Reposes-toi, Nicaise, à côté d’Eva l’innocence incarnée reposes-toi, veillée notre désir de justice.
Par le Dr Vincent-Sosthène FOUDA

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