Dilma Roussef : Le coup d’état institutionnel par la mafia

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Hier soir dans la rue, bien des Brésiliens faisaient la fête, mais plus à l’écart, ce sont les tenants de l’ancienne dictature qui se frotaient les mains. Bien sûr que le Parti des travailleurs a commis des fautes. Evidement que Dilma, trop sûre d’elle, a négligé le jeu politique. Mais attention, les bases sont lourdes. La situation économique est mauvaise, l’endémique corruption mine le système, le régime du financement politique renforce les caciques et la Constitution conduit à la recherche d’invraisemblables coalitions, ce qui mine l’autorité politique. Dilma a gagné la présidentielle, mais le Parti des Travailleurs est resté très minoritaire au Congrès des députés. Un pays de 200 millions d’habitants, puissance économique émergeante, gouverné par des coalitions parlementaires. Vous imaginez qu’on fasse le test en France ?

Le vote d’hier au Congrès des députés a été tranché, avec une majorité nette au-dessus deux tiers. Alors un grand moment démocratique ? Toute la presse qui scrute, entre la morgue et le délice, la chute de l’ancienne guérillera, se garde bien de parler d’une victoire démocratique. Car dans cette victoire, tout est pourri.

Le grand manœuvrier est Eduardo Cunha, le président du Congrès, du parti centriste PMDB, un ultraconservateur, à droite de la Droite. Il est inculpé pour « corruption et blanchiment d’argent » dans l’affaire Petrobras, avec 5 millions de dollars planqués sur des comptes en Suisse.

Le grand bénéficiaire est le vice-président Michel Temer, le dirigeant du PMDB, la marionnette d’Eduardo Cunha. Il n’est pas encore inculpé, mais il est cité et récité dans le dossier. Temer s’est engagé auprès de Dilma pour être nommé vice-président, et il l’a aussitôt trahie en organisant la guerre contre elle… parce que si Dilma est suspendue, c’est lui qui hérite du pouvoir. Dilma est impopulaire, oki ; mais lui est à 1% dans l’opinion.

Les fantassins sont les députés membres de la Commission spéciale qui ont approuvé le rapport préconisant l’ouverture du procès en destitution de Dilma. Sur les 65 membres de cette Commission, 36 sont inculpés ou ont déjà été condamnés pour des infractions pénales.

Oki ? Ce en rappelant que Dilma n’est pas poursuivie pour corruption, et qu’elle n’est ni citée, ni inquiétée dans l’affaire Petrobras, et qu’on lui reproche juste d’avoir financé une dépense fiscale par un emprunt transitoire, sans aucun surcout.

Aussi on comprend que notre presse molle, qui s’amuse du spectacle d’une Dilma en difficulté, n’arrive pas trouver les mots pour saluer cette grande victoire démocratique… Hier soir au Brésil, les nostalgiques de la dictature faisaient la fête.

Et maintenant ?

Le dossier va maintenant passer au Sénat, qui regroupe 80 membres, pour un vote qui doit avoir lieu avant le 11 mai. S’il se dégage une majorité simple, de 41 voix, Dilma sera suspendue, et Michel Temer assumera la présidence. Il formera un gouvernement, et ce qui sera un joyeux spectacle vu que tout a été promis et à tout le monde. Mais il y aura un consensus, car la priorité de ce gouvernement est d’adopter des lois restreignant les pouvoirs de juges, que le Parti des Travailleurs avait libérés, car les gagnants d’hier ont besoin d’une justice muselée pour sauver leur peau.

Il y a aura ensuite un vote aux deux tiers par le Sénat, puis si le vote est favorable, le dossier sera transmis à la Cour Suprême. Là, Dilma retrouvera les droits de la défense, notamment celui de soutenir que le fait reproché – l’habillage momentané d’une dépense fiscale par un prêt – n’est pas un crime de responsabilité permettant la destitution. C’est dire qu’en toute hypothèse, l’affaire n’est pas pliée, et nous pouvons compter sur Dilma pour résister, et l’emporter, car ses adversaires violent le droit et n’ont d’autre projet politique que la revanche.

Le sort de Dilma est-il scellé devant le Sénat ? Les analyses sont contradictoires. Pour les unes, le Sénat est conservateur, son président, Renan Calheiros, est membre du PMDB, celui de Cunha et Temer, et le vote à la majorité simple sera une formalité. Pour les autres, Dilma bénéficie en réalité du soutien du président du Sénat, qui saura se montrer légaliste et refuser ce qui n’est rien d’autre qu’une remise en cause du vote démocratique issu des élections de l’an dernier. Le Sénat redouterait aussi de se trouver désavoué ensuite par la Cour Suprême.

Alors, on verra, et on suivra de près. Quoi qu’il en soit, chacun comprend que l’issue est ailleurs, et qu’un gouvernement rafistolé et corrompu conduit Nemer n’ira pas loin. Aussi, il s’agit de savoir qui gagnera les prochaines élections, et donc comment s’organisent les forces politiques et sociales.

Hier soir, Dilma a pris la parole, et voici ses principales déclarations :

« J’ai reçu 54 millions de voix et je me sens indignée par cette décision, victime d’une profonde injustice. Mais je ne me laisserai pas abattre, le combat ne fait que commencer. J’ai le courage, la force nécessaire pour affronter cette injustice.

« La pratique budgétaire qui m’est reprochée a été pratiquée par tous les présidents avant moi, et avait été considérée légale. On me réserve un traitement qui n’a été réservé à personne. Il ne pèse sur moi aucune accusation d’enrichissement illicite. Moi, je n’ai pas de comptes à l’étranger.

« Il est très étrange et révélateur aussi de voir un vice-président en exercice conspirer ouvertement contre une présidente. Dans aucune démocratie au monde une personne qui ferait cela serait respectée.

« Dans ma jeunesse j’ai affronté la dictature par conviction. J’affronte aujourd’hui dans ma maturité un coup d’État, pas un coup d’État traditionnel comme ceux de ma jeunesse, mais un coup d’État avec l’apparence d’un processus légal. Aujourd’hui nous vivons dans une démocratie, on ne torture plus, on ne tue plus comme sous la dictature, mais d’une certaine forme mes rêves sont torturés ».

Pour poursuivre, voici un entretien au Nouvel Obs avec Laurent Delcourt, historien, auteur du livre « Le Brésil de Lula : un bilan contrasté » et chargé d’étude au CETRI (Centre tricontinental, Louvain-la-Neuve, Belgique). Propos recueillis par Sevin Rey-Sahin.

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Brésil : « Ce sont 300 voleurs qui ont voté la destitution » de Rousseff

Etes-vous surpris par l’issue du vote de dimanche soir ?Haut du formulaireBas du formulaire

– Je ne suis absolument pas surpris étant donné que le vote émanait d’un parlement qui n’a jamais été aussi conservateur et qui est composé des forces politiques les plus rétrogrades du pays. On dit d’ailleurs que le congrès est dominé par le lobby du BBB pour « Boi, Biblia e Bala », c’est-à-dire « propriétaires terrien, Bible, et défenseurs des armes à feu ».

Le parlement a voté la destitution de Dilma pour prendre le pouvoir qu’ils n’ont pas réussi à obtenir par la voie électorale. Cependant, je m’attendais à plus d’abstention. Certains députés avaient annoncé qu’ils allaient s’abstenir et ont changé d’avis à la dernière minute. On les accuse d’avoir été payés par des entreprises. Il y a sûrement eu des formes d’achat de vote, c’est très classique au Brésil.

Quelles sont les chances de Rousseff lors du vote au Sénat au mois de mai ?

– Le vote au Sénat m’apparaît comme une simple formalité : ils vont accepter la destitution parce que le Sénat est dominé par le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), c’est-à-dire les mêmes qui sont à la chambre des députés.

Les partisans de Dilma Rousseff parlent d’un coup d’Etat. Cette tentative de destitution est-elle comparable aux autres coups d’Etat qu’a connu le Brésil ?

– Oui, il s’agit bien d’un coup d’Etat. La plupart des organisations de défense des droits de l’homme qui agissent en Amérique latine le disent comme Luis Almagro, le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains.

Il s’agit là du mode opératoire du courant réactionnaire qu’on retrouve à plusieurs reprises dans l’histoire du Brésil. En 1954, Getulio Vargas, qu’on appelait le père des pauvres, a été évincé par l’armée. Dix ans plus tard, Joao Goulart a été écarté par une junte militaire en raison de ses politiques sociales. Aujourd’hui, il s’agit d’un coup d’Etat institutionnel.

Quels sont les enjeux derrière cette destitution ?

– Les véritables enjeux sont la suppression des acquis du lulisme, la diminution des aides à la sante et à l’éducation, l’étouffement de certaines affaires de corruption et, un enjeu dont on parle très peu, celui de la privatisation des ressources pétrolières brésilienne en haute mer. C’est la raison pour laquelle les marchés réagissent très bien aux annonces de destitution. C’est aussi pour cette raison que la Fédération patronale des industries de Sao Paulo (FIESP) a soutenu les manifestants pro-impeachment. Les gros canards en plastique utilisés lors des manifestations sont le symbole de cette fédération patronale.

Quelles sont les accusations portées contre la présidente ?

– On veut destituer Dilma Rousseff pour une affaire presque anodine : on lui reproche le « pédalage fiscal ». Il s’agit d’un recours passager à l’emprunt auprès d’institutions publiques pour financer les dépenses publiques notamment les dépenses sociales et le report de l’enregistrement de ces dépenses. C’est une pratique courante de tous les gouvernements depuis les années 90 et la pratique est toujours utilisée par certains Etats brésiliens. Et aujourd’hui, c’est devenu un prétexte pour destituer la présidente.

Il faut savoir que Dilma Rousseff n’a jamais été inquiétée dans les affaires de corruption ou de détournement. Quand elle est arrivée au pouvoir en 2011, elle a elle-même destitué sept de ses ministres soupçonnés de corruption. En revanche, sur les 65 membres de la commission parlementaire chargée d’autoriser le vote sur la destitution, 36 avaient été inquiétés pour des affaires de malversation.

Plus de 300 membres sur les 513 que compte le congrès brésilien font l’objet d’une enquête ou ont déjà été condamnés pour corruption, fraude électorale, utilisation de travailleurs forcés dans des plantations de soja et même de kidnapping ou de meurtre. Ce sont donc 300 voleurs qui ont voté la destitution d’une présidente plutôt honnête. Et ce sont eux qui vont reprendre les rênes du pays pour échapper à la justice.

On fait donc au Brésil en ce moment le procès de l’honnêteté plutôt que celui de la corruption ?

– Non, parce que le Parti des Travailleurs (PT) a été inquiété dans l’affaire Petrobras. A son arrivée au pouvoir, le parti de Lula était le centre de l’éthique et de la lutte anti-corruption face à un congrès de voleurs, et finalement il a fini par tomber à son tour dans ce travers. Cependant, quand on examine les accusations dans l’affaire Petrobras, on se rend compte que le PT est un acteur mineur par rapport aux autres partis.

Comment expliquez l’impopularité de Dilma Rousseff ?

 – Dilma Rousseff n’est soutenue que par 10% de la population brésilienne ; c’est une présidente très impopulaire qui passe mal dans les médias. Elle est cassante et n’a pas hésité à exclure certains ministres. Dilma Rousseff a laissé travailler la justice dans les affaires de corruption alors que ses prédécesseurs l’ont toujours entravé. C’est aussi une personne qui n’a pas le talent de négociation de Lula. En revanche, le vice-président Temer, son probable successeur, n’a même pas 1% d’opinions favorables, et le président du Congrès des députés, Eduardo Cunha, qui mène la bataille contre la présidente est soupçonné d’avoir détourné des millions. Son nom est d’ailleurs cité dans les Panama Papers.

Quelle est actuellement la position de l’opinion publique brésilienne ?

– Il y a une grande division de classes dans la société brésilienne. La plupart des pauvres de régions comme le Nordeste, qui ont beaucoup profité des politiques sociales mises en place par Lula et Rousseff, sont contre la destitution. Pour eux, même si Lula a volé, il a amélioré les conditions des pauvres.

Ceux qui défilent dans la rue sont issus des classes moyennes supérieures, ont des diplômes universitaires et des revenus au-delà de dix salaires minimums. Ils appartiennent à l’élite. Parmi eux, il y a un ras le bol généralisé des affaires de corruption mais aussi le refus des politiques de redistribution. Dans leurs slogans, on retrouve le rejet de l’impôt et des propos haineux à l’encontre des pauvres accusés d’avoir été entretenus par le PT.

En cas de destitution, peut-on s’attendre à d’autres révoltes de la part des populations défavorisées ?

– Tout dépend des politiques qu’on va mener. Michel Telmer a déjà négocié un programme politique nommé « Pont vers le futur » qui remet en cause certains acquis sociaux de Lula, notamment les budgets destinés à la santé et à l’éducation. Pour l’instant, les réactions de la part des partisans du PT sont assez contenues. Mais la société brésilienne s’est fortement fracturée ces derniers temps. Le Brésil va probablement basculer dans une période de chaos politique suivie de beaucoup d’autres manifestations.

Comment jugez-vous la couverture de cette crise dans les médias européens ?

– Les médias européens se sont tous alignés sur les grands titres de la presse brésilienne. Ils ont repris les unes des journaux brésiliens sans distance politique. Depuis un an, les médias brésiliens n’ont pas ménagé leurs efforts pour aiguiller l’opinion publique contre Dilma Rousseff. Ils sont complètement silencieux par rapport aux affaires de corruption de certains députés qui ont voté la destitution. Il faut savoir que 117 parlementaires au Brésil sont liés directement ou indirectement à des entreprises de presse.

Seuls les journaux « Der Spiegel » et le « New York Times » ont fait un travail critique et ont parlé des dangers représentés par cette destitution pour la démocratie brésilienne. Les autres ont présenté cette crise comme l’indignation de tout un peuple contre la corruption alors qu’elle n’était qu’un prétexte.

Propos recueillis par Sevin Rey-Sahin

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